Charlie Chaplin et l’image du cigare

Le succès populaire de Charlot, personnage fétiche des films de Charles Chaplin, tient à son statut d’anti-héros qui oppose à la misère de sa condition, à la brutalité de la police et au mépris des nantis, la ruse, la dérision et la bonté dans une confrontation manichéenne. Dans ce cinéma muet en noir et blanc, les costumes et les accessoires participent à l’identification des personnages et soulignent leurs traits de caractère. Ainsi, Charlot, c’est avant tout un chapeau melon, une moustache carrée, une canne et un costume inadapté. Dans cette expression du sens à travers les effets visuels, le cigare joue un rôle non négligeable puisqu’il apparaît dans la majorité des films consacrés au célèbre vagabond. L’analyse de ces scènes va nous dévoiler les symboliques qui au-delà de leur intérêt cinématographique, nous explique la réputation faite aujourd’hui aux amateurs de cigare.
Charlie Chaplin Cigare
La symbolique la plus employée par Chaplin dans les aventures de Charlot est le cigare comme emblème du nanti arrogant. Ainsi, dans le film « Les lumières de la ville », Charlot, ayant emprunté la voiture de son ami millionnaire, circule dans les rues du quartier aisé. Il aperçoit alors sur le trottoir, un piéton fortuné jetant son mégot de cigare. Dans un réflexe, il stoppe le véhicule pour se jeter sur ce cadeau imprévu, et par sa promptitude évince un clochard qui s’apprêtait à s’en emparer. La construction de cette scène est d’une efficacité évocatrice remarquable. On pourrait la traduire par cette phrase lapidaire, le riche ne conçoit à laisser aux pauvres que les miettes de ses agapes.
Dans son film « La ruée vers l’or », Chaplin avait déjà utilisé une séquence similaire, mais combinée avec le symbole de la réussite sociale. Charlot et Big Jim, son compagnon d’aventure, se sont enrichis en exploitant une mine d’or. Ils prennent un bateau de luxe pour quitter l’Alaska. Sur le pont, ils croisent un homme fortuné qui jette un mégot de cigare. Charlot, se précipite alors pour le ramasser et se met à le fumer. Mais Big Jim le force à s’en débarrasser et lui en offre un de son étui. Une fois entré dans la cabine, Charlot ôte son manteau et son haut-de-forme à l’intérieur duquel il met ses gants et son cigare après l’avoir humé. La relation entre fortune et cigare est utilisée d’une manière quasi obsessionnelle dans « Les lumières de la ville », tant elle est présente tout au long du film jusqu’aux dernières scènes.
Après sa libération de prison, Charlot erre dans les rues du quartier habité par les nantis, et pour qu’il n’y ai pas de méprise de la part des spectateurs, en arrière plan de la séquence où Charlot est aux prises avec deux garnements qui vendent des journaux, et dans la scène de retrouvailles avec la fleuriste guérie, il y a un magasin de tabac qui porte l’enseigne suivante : « Swifts cigar co. », avec en dessous l’inscription « Cigars & Tobacco ». Le cigare tout en restant l’apanage de la richesse sert de prétexte à des facéties dans une scène célèbre du même film. Charlot et son ami millionnaire, tous deux ivres, vont dîner dans un restaurant. Ils s’installent à une table. Le millionnaire achète à une vendeuse ambulante deux cigares. L’effet de l’alcool sur les deux compères les entraîne à des facéties involontaires. Le millionnaire croyant allumer son cigare, embrase celui de Charlot, puis chacun se met à fumer le cigare de l’autre. A un moment, Charlot s’aperçoit que la tête de son cigare est fermée, alors d’un coup de dents, il l’incise et en crache l’extrémité. Une fois celui-ci allumé, il s’aperçoit qu’il ne peut pas manger et fumer en même temps, il décide donc de s’en débarrasser en le jetant par dessus son épaule. Mais, le cigare atterrit malencontreusement sur une chaise où une dame s’assiera, ce qui aura pour effet de mettre le feu à sa robe. Je suis presque certain que cette scène a été inspirée à Chaplin par les films comiques des Marx Brothers où Groucho grand amateur de cigare l’utilise à des fins burlesques. Il y a au moins deux raisons à cela. D’une part, le premier film des Marx Brothers date de 1929 et « Monnaie de singe », une de leurs oeuvres emblématiques date de 1931, tout comme « Les lumières de la ville » de Chaplin. D’autre part, l’amitié de Groucho Marx et de Charlie Chaplin autorisait des influences mutuelles.

Il apparaît qu’en-dehors de Charlot, les personnages qui fument le cigare représentent les oppresseurs. C’est le cas du patron du cabaret le Green Lantern dans le film « Une vie de chien », qui est un homme autoritaire, brutal et malhonnête. Le cabaretier fumant le cigare réapparaît dans « Les temps modernes », dans la scène où l’amie de Charlot danse devant l’établissement sous son regard et celui de son assistant. Devant cette prestation réussie, elle sera embauchée. Une variation de cette symbolique est celle de l’homme de loi dans « Le pèlerin ». Charlot est un prisonnier évadé qui a revêtu l’habit d’un révérend. Dans le train qui l’amène à Dallas, un voyageur corpulent est assis à côté de lui. Ce dernier sort de la poche de son veston un cigare qu’il porte à la bouche, et se faisant il découvre son étoile de shérif.
Image du cigare avec Charlie Chaplin
Toutefois, on aurait tort de voir uniquement le côté négatif dans l’emploi du cigare par Chaplin. En effet, les scènes des films « Le Kid » et « Charlot soldat » nous montrent qu’il symbolise pour Charlot l’espérance d’une vie meilleure. Ainsi, dans « Charlot soldat », Charlot est mobilisé dans les troupes américaines pour combattre l’armée allemande dans les tranchées du nord-est de la France. Subissant les conditions atroces de la guerre, il songe à l’Amérique lointaine, à sa ville et aux cocktails préparés par un barman costaud qui fume un gros cigare. Dans « Le Kid », le vagabond Charlot marche dans une ruelle où il essuie une chute d’ordures depuis une fenêtre. Après cette mésaventure, il sort de sa poche une boîte métallique dans laquelle se trouve des mégots de cigarette mélangés avec des mégots de cigares dont l’un d’eux porte une bague. Il choisit un reste de cigarette qu’il s’apprête à fumer lorsqu’il aperçoit un bébé abandonné parmi les poubelles. Dans le même ordre d’idées, Chaplin exprime le désir impérieux de Charlot d’accéder à une vie meilleure dont le vecteur est le cigare, dans une scène du film « Les Temps modernes ». Charlot après s’être copieusement restauré dans une cafétéria, prend à témoin un agent de police de son incapacité à régler sa note. Le policier l’arrête et appelle un fourgon cellulaire à partir d’une borne interphone placée dans la rue. Pendant ce temps, Charlot en profite pour demander un cigare au stand d’un marchand de tabac tout près. Le débitant lui présente une boîte ouverte, dans laquelle il se sert. Puis, le commerçant lui tend une allumette enflammée à laquelle Charlot allume son cigare et deux enfants s’adresse à lui. Il donne un cigare à chacun ainsi que deux paquets minces posés sur l’étal. Au moment de payer, Charlot demande au policier de le faire à sa place. Ce dernier, agacé, refuse et retire le cigare de la bouche du vagabond pour le poser devant le débitant. Charlot s’en empare et aspire plusieurs bouffées précipitées, avant que le policier, excédé, ne le lui ôte définitivement de la bouche. L’arrivée du fourgon cellulaire mettra fin au contentieux entre le commerçant et l’agent de l’ordre.

A priori, l’ambivalence symbolique du cigare diffusée par les films consacrés à Charlot ne nous permet pas de connaître le sentiment de ce dernier à l’égard de ce produit. Mais à y regarder de plus près, la réponse semble être donnée par Charlot lui-même. Ainsi, dans « La ruée vers l’or », la scène qui suit la montée sur le pont du bateau de Charlot et de Big Jim est démonstrative. Une fois entré dans la cabine, Charlot ôte son manteau et son haut-de-forme à l’intérieur duquel il met ses gants et son cigare après l’avoir humé. Au restaurant avec le millionnaire, dans « Les lumières de la ville », après avoir constaté qu’il ne pouvait fumer le cigare et manger en même temps, il le jette par dessus son épaule. Dans les deux cas, le cigare à peine entamé est abandonné d’une façon méprisante. En revoyant la scène du restaurant, on pourrait même penser que pour Charlot le chapeau fait office de poubelle. Dans ce contexte, le geste consistant à sentir préalablement le cigare pourrait signifier, « en plus, ça sent mauvais, alors je m’en débarrasse ». Le personnage de Charlot étant fortement investit par son créateur Chaplin, qui exorcise à travers lui son enfance miséreuse, il était tentant pour corroborer cette analyse, de chercher à savoir si Charles Chaplin appréciait le cigare dans la vie courante. Les biographies que j’ai pu consulter ne mentionnent pas cette passion et aucune photographie ne le montre en train d’en fumer un. Par contre, il apparaît quelquefois avec une cigarette à la main.

Chaplin utilise le cigare comme un accessoire à connotation négative, lorsqu’il est fumé par des personnages autres que Charlot. En revanche, pour ce dernier, son usage symbolise le désir d’une vie meilleure. Une fois qu’il a réussi socialement, le cigare, – qu’il lui est toujours offert dans ce cas – n’a plus d’intérêt et il s’en débarrasse rapidement après l’avoir allumé. Chaplin se sert uniquement du cigare pour sa force évocatrice afin de codifier les caractères des personnages oppresseurs de Charlot ou pour exprimer à travers son usage le désir de réussite sociale du vagabond. Lorsque Chaplin abandonnera son personnage fétiche pour tourner des films où il jouera d’autres rôles – « Monsieur Verdoux » (1947), « Les feux de la rampe » (1952), « Un Roi à New-York » (1956), « La Comtesse de Hong-Kong » (1966) -, le cigare disparaîtra aussi, preuve que chez ce génial saltimbanque, le cigare n’était qu’un simple accessoire au service du manichéisme de ses comédies.

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